lundi 25 décembre 2006

1.

ANTHONY BRAXTON & WOLF EYES
Black Vomit
Victo Records
http://www.victo.qc.ca/

Victoriaville tremble encore. La rumeur nous colporte le choc et la stupeur. Chaque festival accueille au moins une fois au cours de son histoire ses Hells Angels. On a pourtant le cuir tanné au Festival des Musiques Actuelles.
Chaque année, les figures historiques de la musique bruitiste imposent leur statures hors normes, conquérant le terrain sous la double bannière anarchiste et totalitaire. Tout un courant qui tire ses sources aussi bien du bordel dadaïste et iconoclaste (les canadiens de Nihilist Spasm Band) que du free jazz poussé à l'extrême (les américains de Borbetomagus), que d'une attitude punk / actioniste (les japonais Hijokaidan). Contrairment à ce qu'on peut penser la noise n'est pas vraiment un genre en soi. On la retrouve comme excroissance aussi bien du free jazz que de l'indus, du rock, voire de la musique contemporaine... C'est juste une attitude radicale. Enfin, "juste" c'est déjà beaucoup... Décider un beau matin en se levant qu'on jouera toute sa vie le même morceau, à fond, ce n'est pas anodin.
Wolf Eyes ou Anthony Braxton ne se situent pas directement dans cette mouvance, et refusent par là tout allégeance ou position d'héritiers. Le trio d'Ann Harbour est même plutôt soft. Dans la mouvance de Black Dice, leurs morceaux s'inscrivent dans des structures plus rock et évitent de foncer tête baissée dans le mur du son. En effet, Wolf Eyes ménage depuis toujours des plages plus apaisées au milieu d'agressions caractérisées, en d'autres termes la langoureuse oscillation rock'n'roll qui naguère a fait dresser les cheveux de tant de puritains. Ils se situent dès lors à un croisement peut-être plus riche que le radicalisme à tout prix. Non contents de voir les rigoristes leur tourner le dos (ils jouent maintenant des compos écrites), ils s'attaquent à des oreilles encore tendres, élevées à la guitare électrique, un public plus apte à subir un choc frontal, car moins préparé.
Le cas d'Anthony Braxton est plus complexe et plus difficile encore à classer. Il serait excellent au jeu du "ni... ni...". Ni tout à fait au centre, ni tout à fait à côté. S'il peut exceller à orchestrer un jazz idiomatique, il est aussi à l'origine de choix des plus radicaux, comme d'avoir enregistrer le premier disque de pour sax solo. Mais avec ses partitions graphiques, il peut sans contestation possible se revendiquer compositeur contemporain. Mais l'un dans l'autre, il n'a jamais été vraiment reconnu dans aucune chasse gardée. Politiquement, la communauté noire a pu lui reprocher d'hypothétiques concessions, quand il ne s'est fait pas traiter de raciste par les blancs. Le principal reproche qu'on pourrait adresser à Anthony Braxton serait non pas tant d'être inclassable, mais plutôt d'évoluer sans cesse.
Black Vomit est donc l'enregistrement live des premiers pas d'une rencontre dont on ne sait encore si elle sera pérenne. Les étincelles produites éblouiront peut-être plus les fans de Braxton car c'est plutôt lui qui chasse les loups sur leur territoire. Quoique les habitués de Braxton soient des auditeurs avertis. On n'est pas très loin de certaines performances de Wolf Eyes quand ceux-ci flirtent avec l'impro, même si certaines structures de morceaux déjà connus émergent ça et là.
En ajoutant un deuxième saxophone au groupe (Joe Olsen se chargeant d'habitude du boulot) Braxton en renforce la stridence, dans un registre plus viscéral. C'est dès lors que Black Vomit prend toute son ampleur. La rencontre des tripes et des machines est bien plus effrayante que de simplement maltraiter un signal analogique ou digital. Le son est hybride, tout autant que le parcours de ces artistes échappent à toute norme.

Ecrit pour Versus Magazine. http://www.versusmagazine.net/

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